Joyeux anniversaire, mon ange !
Chaque jour ton charme grandit
Chaque année te voit embellie :
C’est toujours en bien que tu change.

Et quand je regarde en mon coeur
Je me trouve toute attendrie
D’avoir une place en ta vie
– Adorable petite soeur.

Ce serait agréable de pouvoir quelquefois
Dormir paisiblement, d’un lourd sommeil sans rêves,
Pour enfin ouvrir l’oeil, lorsque la nuit s’achève
Les nerfs décontractés, le cerveau à l’endroit :

Une heure, ne pas rêver d’agressions, de poursuites,
De chutes répétées, de monts vertigineux,
De sang et de mourants, de cadavres furieux,
De luttes couronnées d’interminables fuites ;

Cesser de mélanger dans mon esprit ruiné
Des histoires de compta, de parquet, d’assassin,
De carrelage, de lit, de fous, de papier peint
Et ne plus m’éveiller fourbue et angoissée.

Si dix ans ont passé, je n’ai pas oublié
Le désespoir profond, la tendresse et la peur,
Qui m’habitaient le jour où ma vie s’est brisée,

Quand, mon ventre et mon crâne submergés de douleur,
Ma poitrine oppressée de cris non exhalés,
La hargne et la détresse ayant noyé mon cœur,

J’entendais discuter, mères dénaturées,
Ces femmes près de moi d’un ton gai et rieur
Qui mangeaient des gâteaux en sirotant du thé.

J’aimerais bien penser que ton âme évanouie
Affranchie aujourd’hui des marques du grand âge
Aussitôt libérée a été accueillie
Par l’homme de ta vie sur ce nouveau rivage.

Je voudrais pouvoir dire vos belles retrouvailles :
La joie renouvelée, enfin, de profiter
L’un de l’autre comme au temps de vos épousailles,
Estompant les trente ans qui vous ont séparés.

Rêver ton petit Claude, te tenant par la main
T’emmenant visiter les lieux qui t’étaient chers
Où fleurissent, éternels, vos souvenirs communs
Affranchis des contraintes de la matière ;

Et vous imaginer marcher dans Jubéo
Parcourir, souriants, les sentes ombragées
Entrecoupées de frais et mélodieux ruisseau
Qui conduisent jusqu’au murs de Saint Lagier,

Retrouver le château, vous baigner dans le Channe,
Retourner à Cachan, arpenter Lyon encore
Charmés, redécouvrir – insaisissables mânes –
De vos amours d’antan les émouvants décors ;

Parfois, vous arrêter pour observer, aimants,
Ceux qui pensent à vous, le gosier plein de pleurs,
Et souffler sur les joues de vos quatre enfants
Des baisers dans lesquels vous placez votre cœur.

Ces tendres fantaisies, j’aimerais bien y croire,
Mais non ; tu es partie, et je dois désormais
Mamy, me résigner à ne pas te revoir :
Ce matin tu nous as quittés à tout jamais.

Le temps fuit et s’écoule ; nous manquons de mémoire,
Répétons constamment – absurdes entêtés –
Ces errements qui poussent au combat des armées,
Propagent la souffrance en plus du désespoir
Et traînent au tombeau des êtres désarmés.

Toute petite, je pensais
Que lorsque j’aurai vingt-neuf ans
J’aurais un mari, des enfants :
Sans trouble, je m’imaginais
Etre déjà deux fois maman,

Choyer les fruits de mes amours
Près de l’objet de ma tendresse :
Je me voyais pleine de liesse
Savourer chacun de mes jours,
Jouir de mes nuits avec ivresse ;

Avoir un travail raisonnable
Et que je saurais maîtriser
Chez un employeur estimé
Pour un salaire convenable
Qui enrichirait mon foyer.

Je ne me visualisais pas,
Vivre chez mes parents encore,
Travailler gaie comme la mort
Au sein du service compta
D’une boîte d’escrocs retors.

Tant pis ! J’ai mon appartement,
Rien qu’à moi et tout en chantier,
Qui sait constamment m’occuper
Et deviendra épatant
Au cours de ma trentième année.

Bonne fête, jolie chérie !
Ton charme augmente avec le temps
Et je te garde à chaque instant
Dans un recoin de mon esprit.

Et si la peine suinte à mes yeux,
Lorsque la rage emplit mon ventre,
Quand la peur fait de moi son antre,
Je pense à toi et me sens mieux ;

Je me souviens que j’ai l’honneur,
La chance, la joie, de posséder
Le trésor de ton amitié
Qui réchauffe et panse mon cœur.

Le noir couvre l’an qui se meurt
Tandis que luisent les croisées ;
Les buffets et verres à liqueurs
Réunissent les familiers,
Voient se renouer des amitiés.

Deux mille quatorze est né hier
Pour se perdre dans un bourbier
D’agences, de banques et de notaires !
Je n’ai pas vu passer l’année :
Mon appartement l’a mangée.

Ce soir les enfants jouent, déguisés en sorciers,
En bêtes et en monstres, en revenants putrides,
Et sonnant aux maisons ouvrent des yeux candides
Dans l’espoir de remplir de bonbons leur panier.

Ce soir les animaux restent quiets dans leur gite :
Le calme est de rigueur, la veillée du Samain
Pour qui sait percevoir le caverneux refrain
Qui du cœur de la terre s’envole au satellite ;

Ce soir la lune éclaire de son premier quartier
Les flux délibérés des brumes automnales
Qui paraissent mimer d’immenses bacchanales
Dans lesquelles la contrée est peu à peu liée.

Ce soir, le vent caresse les portes d’autres mondes :
Les dieux et les morts reparaissent, aériens,
Et les arbres et les rocs sont les muets témoins
De leurs sombres parades et surprenantes rondes.

Dans l’hiver qui s’installe, tu as froid en silence
À tes vaisseaux muets, rien ne circule plus
Tu représente et personnifie l’indigence :
Dépourvue de tout bien et complètement nue.

Lorsque je t’ai connue, ta peau était marquée
De lambeaux de tenues déchirées, disparates
Qui ont laissé paraître, une fois soulevées
De blessures passées les nombreuses stigmates.

Tu étais trop chargée pour ta fine charpente :
Tant d’habits et de fards pour un corps asphyxié,
Tant de bijoux épais, de chaussures pesantes,
Ont su t’exténuer, année après année !

Mais ces temps ont passé : si tu es dépouillée,
C’est pour mieux réparer les lésions de ton derme
Et panser les blessures qui parsèment tes pieds ;
Tes tourments, je le veux, parviennent à leur terme.

Ta peau, neuve, sera légèrement vêtue
D’un voile lumineux, sobre, moelleux et chaud,
Quelques œuvres orneront tes charmes ingénus,
Tes orteils s’ébattront dans de douillets sabots.

Tes tuyaux rutilants, splendides au naturel,
Laisseront s’élancer les eaux brulantes, enfin,
Qui chaufferont tes pièces, saines autant que belles
Et je m’installerai, soulagée, en ton sein.