Aujourd’hui, j’ai valsé dans les bras de Janus ;
Sous sa direction mon corps discipliné
A dessiné des volutes élaborées
Tandis que j’observais son ambigu rictus

Et au fil de nos pas, il murmurait sans cesse
Des comptes circonspects de choix et de désirs ;
Eclairant le passé, évoquant l’avenir
Il narrait des humains les dons et les faiblesses !

Dieu des commencements, père au double visage,
Retiens pour quelque temps de ton temple les portes :
Trop de tes créatures l’an dernier sont mortes
Et nous avons besoin d’une trêve aux carnages.

Ce soir l’année s’éteint, calme et désabusée
Soupirant de pouvoir déposer le fardeau
De trop de mois, de jours, d’heures marquées du sceau
Du deuil et de la peine en des coeurs affligés.

Ma jeunesse est passée : tant d’être chers sont morts
Avec lesquels ont fui mes souvenirs d’enfant ;
Leur funeste retour dans l’infini néant,
Leur absence constante, me déchirent encore.

Adieu fatale année, adieu, tendres aimés !
Vos ombres resteront bercées dans ma douleur
Choyées et à l’abri de l’amère froideur
Qui envahit ma vie peu à peu désertée.

Des bougies peu à peu s’allument aux croisées
Lorsque l’obscurité couvre la capitale
Et l’on peut voir partout éclore et s’éployer
Des discours de soutien, d’amour et d’idéal,
De solidarité ;

Mais ces mots martelés, ces photos tricolores,
Feront-ils s’évanouir les rescapés tremblants,
Les aimants endeuillés, l’horreur qui les dévore,
Les plaintes des blessés, les soupirs des mourants
Et les yeux secs des morts ?

Depuis samedi soir
Sonnent sans s’arrêter
Les airs jubilatoires
Les notes endiablées
Qui m’ont tant fascinée.

Depuis ce concert qui
M’a tenue en haleine
À Orsay, Jacques Tati,
Ma mémoire m’entraine :
Je les revois sur scène

Parfaits, coordonnés,
Si vivants tous les trois
Et un poil déjantés
Ils charment de leurs voix
Caressantes parfois ;

Le visage se plaint
De trop vouloir sourire,
Ça fait mal dans les mains
À force d’applaudir
– Je les sens s’engourdir –

Mais un vent de fraîcheur
A soufflé dans ma tête
Grâce aux talents d’auteurs
Et aux dons de poètes
Des artistes en chaussettes

Et j’ai tout adoré
– Légères cabrioles
Mimiques de toqués
Harmonies et paroles –
Chez Bazar & Bémols.

Je n’avais pas imaginé
Que cela prendrait tant de temps
De détruire et puis rénover…
Mais j’aimerais emménager
Enfin dans cet appartement
Que j’ai acquis voilà un an.

Joyeux anniversaire, mon ange !
Chaque jour ton charme grandit
Chaque année te voit embellie :
C’est toujours en bien que tu change.

Et quand je regarde en mon coeur
Je me trouve toute attendrie
D’avoir une place en ta vie
– Adorable petite soeur.

Ce serait agréable de pouvoir quelquefois
Dormir paisiblement, d’un lourd sommeil sans rêves,
Pour enfin ouvrir l’oeil, lorsque la nuit s’achève
Les nerfs décontractés, le cerveau à l’endroit :

Une heure, ne pas rêver d’agressions, de poursuites,
De chutes répétées, de monts vertigineux,
De sang et de mourants, de cadavres furieux,
De luttes couronnées d’interminables fuites ;

Cesser de mélanger dans mon esprit ruiné
Des histoires de compta, de parquet, d’assassin,
De carrelage, de lit, de fous, de papier peint
Et ne plus m’éveiller fourbue et angoissée.

Si dix ans ont passé, je n’ai pas oublié
Le désespoir profond, la tendresse et la peur,
Qui m’habitaient le jour où ma vie s’est brisée,

Quand, mon ventre et mon crâne submergés de douleur,
Ma poitrine oppressée de cris non exhalés,
La hargne et la détresse ayant noyé mon cœur,

J’entendais discuter, mères dénaturées,
Ces femmes près de moi d’un ton gai et rieur
Qui mangeaient des gâteaux en sirotant du thé.

J’aimerais bien penser que ton âme évanouie
Affranchie aujourd’hui des marques du grand âge
Aussitôt libérée a été accueillie
Par l’homme de ta vie sur ce nouveau rivage.

Je voudrais pouvoir dire vos belles retrouvailles :
La joie renouvelée, enfin, de profiter
L’un de l’autre comme au temps de vos épousailles,
Estompant les trente ans qui vous ont séparés.

Rêver ton petit Claude, te tenant par la main
T’emmenant visiter les lieux qui t’étaient chers
Où fleurissent, éternels, vos souvenirs communs
Affranchis des contraintes de la matière ;

Et vous imaginer marcher dans Jubéo
Parcourir, souriants, les sentes ombragées
Entrecoupées de frais et mélodieux ruisseau
Qui conduisent jusqu’au murs de Saint Lagier,

Retrouver le château, vous baigner dans le Channe,
Retourner à Cachan, arpenter Lyon encore
Charmés, redécouvrir – insaisissables mânes –
De vos amours d’antan les émouvants décors ;

Parfois, vous arrêter pour observer, aimants,
Ceux qui pensent à vous, le gosier plein de pleurs,
Et souffler sur les joues de vos quatre enfants
Des baisers dans lesquels vous placez votre cœur.

Ces tendres fantaisies, j’aimerais bien y croire,
Mais non ; tu es partie, et je dois désormais
Mamy, me résigner à ne pas te revoir :
Ce matin tu nous as quittés à tout jamais.