Un lustre auparavant il s’était établi
Au cœur de la forêt, à deux pas du ruisseau ;
Le bruit avait couru, parmi ceux du hameau,
Que le gaillard devait être un forçat enfui.

Il vivait à l’écart, constamment occupé
A créer du charbon – rarement à le vendre :
Les villageois pour lui ne se montraient pas tendre
Et le pointant du doigt le nommaient l’étranger.

Au fil de ces visites, certaines demoiselles
Observaient que le gars avait belle prestance ;
Oubliant les ragots, elles avaient l’imprudence
Les jours de grand marché de se faire plus belles,

Allant parfois jusqu’à sourire au charbonnier.
Alors les bonnes gens, les badauds, les commères
Fronçaient fort le sourcil et murmuraient, sévères,
Qu’on ne le voyait pas souvent chez le curé.

Lui avait remarqué la fille du tanneur :
Son air timide et doux, sa silhouette gracile
Et le regard profond filtrant sous ses longs cils
L’avaient ému jusques au tréfonds de son cœur

– Elle, de son côté, n’avait d’yeux que pour lui.
Ils s’épousèrent donc : souriants se jurèrent
Tout emplis de bonheur, pleins d’un amour sincère,
Respect, fidélité, tendresse pour la vie.

Quand elle s’installa avec lui dans les bois,
Partageant avec lui les fardeaux de sa charge
Tous ceux qui évoquaient le tout jeune ménage
Affirmaient que leur joie ne se maintiendrait pas.

Peu à peu ils sombrèrent dans un semi oubli :
Ils se mêlaient si peu aux gens des alentours !
Mais lorsqu’ils les croisaient, ils s’entendaient toujours
Reprocher leurs absences aux vêpres, aux complies.

Un soir le jeune époux se rua dans le bourg,
Le regard égaré, l’accent plein de détresse
Supplia les gentils qui partaient à la messe,
Sa femme étant blessée, de lui porter secours

Mais tandis que d’aucuns – le regardant de haut –
Allaient vers lui se fit entendre une voix grêle
Rappelant qu’il allait bien peu devant l’autel
Et tous alors s’en furent en lui tournant le dos.

J’aurais voulu plutôt que de te voir partir
– Triste masse écarlate – dans les flots de mon sang,
Te conserver en moi lové douillettement
Pour quelques mois plus tard enfin te découvrir ;

Te presser sur mon corps, respirer ton odeur,
Te bercer, te nourrir, laver ta jolie peau,
Fredonner ma tendresse au pied de ton berceau,
Provoquer tes sourires et apaiser tes pleurs.

Tu hantes doucement le fond de ma mémoire,
Mignon fantôme froid brûlant mon cœur meurtri
Trop vite disparu et à jamais chéri,
Et je t’aime toujours, sans but et sans espoir.

Si tu pars avant l’aube au-dessus des nuages
Tu pourras admirer dans les cieux cristallins
Le captivant ballet des serpents aériens
Et les éclats de gel formés dans leur sillage,

Les mères de la pluie modeler les brouillards,
Continuellement – grasses et engourdies –
Et peut-être y semer des têtards d’incendie
Qui illumineront les nuits les plus noires ;

Les enfants du Zéphyr te frôleront parfois,
Absorbés dans leur course et tout à leurs ébats
Mais lorsque l’horizon prendra des teintes d’or

Saluant tendrement les esprits éthérés
Tu prendras le chemin de ton propre foyer
Avant que le soleil ne consume ton corps.

« Regardez bien ce qu’aucun œil ne verra plus !
Voyez l’immense Charn, cité du roi des rois,
Merveille de ce monde et des mondes au-delà
– Et dont la vie en un instant a disparu –

« Elle est muette à présent mais avant sa ruine,
L’air était plein toujours des sons de son essor :
Le claquement constant du fouet sur l’échine
Des esclaves geignant aux portes de la mort,

« Le grincement des roues, les frottements de pieds
Le tonnerre des chariots, le timbre des tambours
Qui informaient la plèbe au fil de leurs coups sourds
De la chute des corps de nouveaux sacrifiés !

« Je me suis tenue là, dans ses dernières heures,
La guerre gonflait les rues de son rugissement
Tandis que mes soldats mouraient dans la douleur,
Que les flots de la Charn se gorgeaient de leur sang »

Ainsi parlait Jadis au seuil de son palais,
Quand les pourpres lueurs d’une étoile flétrie
Soulignaient les contours d’une cité sans vie :
Sans remords et l’esprit plein d’orgueil satisfait.

Le chant du rossignol nous appelle, ma douce !
Après le crépuscule, ses trilles sonnent clair :
Attrape donc ma main et dansons sur la mousse
Enlacés dans le froid limpide de l’hiver !

Ton corps chauffe mon cœur, ton rire emplit mon âme
Ivres de passion, valsons jusques au jour !
Célébrons notre joie, exaltons notre flamme
– Savourons derechef notre éternel amour –

Cinq ans – cinq ans déjà – cinq ans qu’il est parti ;
Que reste-t-il alors, cependant que son corps
Se putréfie dans une boîte ivoire et or,
De la froide dépouille de mon plus vieil ami ?

Quand je ne serai plus, je voudrais reposer
Dans une terre grasse, sans cercueil et sans marbre ;
Qu’au-dessus de ma chair l’on plante un petit arbre
Qui puisera en moi pour se développer.

L’air est doux et les nues ont des couleurs d’orage
Graduellement la pluie commence de tomber
Et contrefait enfin les averses d’été :
Elle morcelle le ciel et noie le paysage,

Je suis bientôt trempée ; la chaude ondée ruisselle
Sur mes joues, mes cheveux et je sens que le flot
Imprègne mes habits, conquiert toute ma peau,
M’inonde toute entière dans son flux torrentiel.

La brise me caresse et je marche ravie,
Des globules perlant de mes lèvres à ma gorge
Et tandis que je foule des sentiers qui dégorgent
Je souris, tout mon corps dégoulinant de pluie.

La rivière serpentait par les bois et les prés
Son onde toujours claire murmurait doucement
Parfois son chant semblait un appel entraînant
Tandis qu’elle frôlait les galets, les rochers

On la disait maudite, certains soufflaient « hantée ! »
Elle était évoquée dans les anciens grimoires,
Son nom se retrouvait dans de vieilles histoires
Obscures et prenantes, et presque oubliées ;

Les gens des bourgs voisins, bien prompts à s’émouvoir
Que l’on y laisse jouer les bambins du village,
Ne se lassaient d’émettre de sinistres présages
Et répétaient que l’on y pouvait entrevoir

Un visage et des bras aussi blanc que la neige
Qui recouvrait ses bords par les mois de froidure,
Tantôt un œil d’un vert comme celui des ramures
Quand le printemps venait ressusciter ses berges,

Parfois des boucles blondes comme les blés d’été
Ou bien rousses et brunes comme les feuilles mortes
Que les vents de l’automne détachent et emportent
– Et cela en effet était la vérité.

Ses berges et son lit, son babil et ses flots
Rappelaient les sourires, évoquaient les beautés
D’une femme exaltée – depuis longtemps noyée –
Qui avait fait sa vie en bordure du ruisseau ;

L’hiver, elle admirait les flocons et le givre,
Du printemps à l’automne, elle faisait son trésor
Du soleil, de la pluie, des splendeurs de l’aurore
Et ceux qui l’approchaient sentaient sa joie de vivre.

Les siècles passant, elle fut oubliée
Pourtant les riverains qui courent ces talus
Et tirent de leur puits une eau qui vient du ru
Restent prompts à sourire et à s’émerveiller ;

Quant à l’enfant qui choit dans le lit tumultueux,
Il est hors de danger car les vagues le poussent
Jusqu’à un gué tout proche aux rocs couverts de mousse
Et sort avec un éclat neuf au fond des yeux.